
Tu as passé ta matinée à étudier un chapitre de biologie. À midi, tu pouvais expliquer la photosynthèse les yeux fermés. Le lendemain matin, il te reste des bribes. Quelques mots-clés, une vague idée de la chlorophylle, et c’est à peu près tout.
Ce phénomène a un nom : la courbe de l’oubli. Elle décrit la vitesse à laquelle une information disparaît de la mémoire après avoir été apprise. Elle a été mesurée pour la première fois en 1885 par le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus, et ses résultats tiennent encore 140 ans plus tard.
L’expérience d’Ebbinghaus : un homme, 2 300 syllabes, 5 ans
Pour mesurer quelque chose d’aussi flou que l’oubli, Ebbinghaus a inventé une méthode qu’on utilise encore aujourd’hui. Il n’avait ni laboratoire ni participants. Il était son propre cobaye. Pendant cinq ans, il a mémorisé des listes de 13 syllabes sans signification (des combinaisons comme DAX, BUP, ZOL) et mesuré combien de temps il fallait pour les réapprendre après différents délais.
Il a appelé cette approche la méthode des « savings » (économies) : si apprendre une liste prend 20 minutes la première fois et seulement 8 minutes la seconde, il y a 60% d’économie. Plus le savings est élevé, plus le souvenir est intact.
Voici ses résultats :
| Temps écoulé | Savings (rétention) | Oubli |
|---|---|---|
| 20 minutes | 58% | 42% |
| 1 heure | 44% | 56% |
| 9 heures | 36% | 64% |
| 1 jour | 34% | 66% |
| 2 jours | 28% | 72% |
| 6 jours | 25% | 75% |
| 31 jours | 21% | 79% |
Données extraites d’Ebbinghaus (1885), Table 23, Chapitre 7.
L’oubli est rapide au début, puis il ralentit. En une heure, plus de la moitié du matériel a disparu. Au bout d’un mois, il ne reste qu’un cinquième.
Il faut préciser une chose : Ebbinghaus utilisait des syllabes sans aucun sens. Un matériel que le cerveau ne peut accrocher à rien. Quand tu apprends du contenu qui a du sens pour toi, la courbe s’aplatit.
130 ans plus tard, même résultat
En 2015, Jaap Murre et Joeri Dros, deux chercheurs néerlandais, ont reproduit l’expérience d’Ebbinghaus. Même protocole : un sujet, des syllabes sans sens, les mêmes intervalles. 70 heures de travail au total.
Les courbes se superposent bien, avec une exception notable à 31 jours : Murre et Dros trouvent un savings de 4%, contre 21% chez Ebbinghaus. L’explication probable : des différences individuelles dans la consolidation à long terme.
Ils ont aussi observé quelque chose qu’Ebbinghaus n’avait pas pu mesurer : un léger rebond du savings au point 24 heures. Le souvenir semble se stabiliser, voire se renforcer légèrement après une nuit de sommeil, probablement grâce à la consolidation (le processus par lequel le cerveau stabilise les souvenirs pendant le repos).
La courbe n’est pas vraiment exponentielle
Beaucoup de sites décrivent la courbe de l’oubli comme « exponentielle ». C’est une simplification.
Rubin et Wenzel (1996) ont analysé 210 jeux de données publiés sur l’oubli et testé 105 fonctions mathématiques différentes. Résultat : quatre fonctions ajustent bien les données (logarithmique, puissance, exponentielle en racine carrée du temps, hyperbole). La forme exacte dépend du type de mémoire et du matériel appris.
Averell et Heathcote (2011) ont poussé l’analyse avec des outils bayésiens. Leur conclusion : les courbes individuelles ressemblent à des exponentielles, mais quand on fait la moyenne de plusieurs personnes (ce que font la plupart des études), le résultat ressemble davantage à une fonction puissance. La moyenne de plusieurs exponentielles rapides et lentes donne une courbe qui décline vite puis s’aplatit.
Pour un étudiant, la distinction ne change rien au comportement : la chute est rapide, puis elle ralentit. Mais si tu veux utiliser le terme juste, « exponentielle » reste un raccourci.
Pourquoi on oublie : les mécanismes de l’oubli en mémoire

Deux théories rivales ont dominé le XXe siècle.
Le déclin temporel : la trace mnésique s’affaiblit avec le temps, comme une écriture sur le sable. C’est l’intuition la plus naturelle : on oublie parce que le temps passe.
L’interférence : on oublie parce que d’autres informations viennent brouiller les pistes. Underwood (1957) a montré que le taux de rappel chute de 80% à 20% quand un sujet a appris 20 listes avant celle qu’on teste. C’est l’interférence proactive : ce qu’on a appris avant perturbe ce qui vient après. Plus tu accumules de matériel similaire, plus les anciennes traces gênent les nouvelles.
Wixted (2004) a proposé une synthèse : l’oubli quotidien vient principalement de l’interférence rétroactive (les nouvelles informations perturbent les anciennes), mais les souvenirs récents sont vulnérables parce qu’ils n’ont pas encore été consolidés. La consolidation est un processus biologique par lequel l’hippocampe transfère progressivement les souvenirs vers le néocortex, les rendant plus stables. C’est pendant ce processus que le souvenir est fragile.
En résumé : on n’oublie pas juste parce que le temps passe. On oublie parce que la vie continue et que le cerveau reçoit de nouvelles informations qui perturbent les anciennes, surtout quand elles ne sont pas encore bien ancrées.
Ce qui change la pente de la courbe

La courbe d’Ebbinghaus a été mesurée dans des conditions défavorables : du matériel sans signification, appris une seule fois, sans stratégie. Quatre facteurs peuvent aplatir la pente.
La signification du matériel
Craik et Lockhart (1972) ont montré que le niveau de traitement lors de l’encodage fait varier la rétention. Traitement superficiel (reconnaître les lettres d’un mot) = souvenir fragile. Traitement profond (réfléchir au sens, faire des liens avec ce qu’on sait déjà) = souvenir durable. Les syllabes sans sens d’Ebbinghaus n’activent aucun réseau sémantique. Un cours d’histoire que tu relies à ta propre expérience, si.
Concrètement : avant de mémoriser, prends 2 minutes pour reformuler chaque concept dans tes propres mots et le rattacher à quelque chose que tu connais déjà. C’est le principe de la technique Feynman.
Le sommeil

Jenkins et Dallenbach (1924) ont fait mémoriser des syllabes sans sens à deux sujets, puis les ont testés après des périodes passées soit éveillés, soit endormis. L’oubli pendant le sommeil était nettement moindre.
Ce n’est pas seulement une absence d’interférence. Rasch et Born (2013), dans une revue de 86 pages sur le sujet, montrent que le sommeil lent profond est un processus actif de consolidation : l’hippocampe « rejoue » les souvenirs de la journée et les transfère vers le néocortex. Le rebond observé par Murre et Dros au point 24h prend tout son sens.
Conseil concret : révise le soir avant de dormir. Ton cerveau fera le travail de consolidation pendant la nuit.
L’émotion
McGaugh (2000) a montré dans Science que l’amygdale module la consolidation des souvenirs émotionnels via la noradrénaline. Ce qui nous touche persiste plus longtemps en mémoire. C’est pour ça qu’on se souvient du jour où on a appris une nouvelle importante, mais pas du cours de maths de la semaine dernière.
Application : rendre le matériel d’apprentissage personnel. Associe un concept à un souvenir marquant, un enjeu qui te concerne, une histoire vécue. Pas pour rendre le cours amusant, mais parce que le cerveau retient mieux ce qui l’a marqué.
La répétition espacée
Pimsleur (1967) a été le premier à formaliser une réponse directe à la courbe d’Ebbinghaus : le « graduated interval recall ». Le principe : rappeler un item juste avant de l’avoir oublié, à des intervalles qui augmentent progressivement (5 secondes, 25 secondes, 2 minutes, 10 minutes, 1 heure, 5 heures, 1 jour, 5 jours, 25 jours…). Chaque rappel réussi ralentit la pente de la courbe suivante.
Leitner (1972) a transformé cette idée en système concret : 5 boîtes de flashcards avec des intervalles croissants. Les cartes réussies avancent, les cartes ratées reviennent au début.
Pour un protocole détaillé et les intervalles optimaux selon la recherche, consulte notre article sur la répétition espacée.
Tout n’est pas perdu : le concept de « permastore »

La courbe de l’oubli a un plancher : toute la rétention mémoire ne s’effondre pas. Bahrick (1984) a testé 733 personnes sur leur espagnol scolaire, entre 0 et 50 ans après la fin des cours. Le déclin est rapide pendant les 3 à 6 premières années. Puis il s’arrête. Le contenu résiduel reste stable pendant des décennies, sans aucune révision. Bahrick a appelé ce plancher le « permastore ».
Ce qui entre en permastore dépend du niveau initial d’apprentissage. Plus tu as appris en profondeur au départ, plus le plancher est élevé. C’est un argument pour bien comprendre dès la première étude, pas juste survoler.
Le paradoxe : 140 ans de recherche, presque personne n’applique
Kang (2016) résume le problème : la répétition espacée est une technique solidement validée par la recherche, et elle reste quasi absente des salles de classe. La solution à la courbe de l’oubli est connue depuis plus d’un siècle.
Pourquoi ? En partie parce que les méthodes qui contrent l’oubli sont inconfortables. Se tester (active recall), espacer ses révisions, laisser un peu d’oubli s’installer avant de revoir. Tout ça demande un effort que le bachotage intensif ne demande pas. Et le bachotage donne l’illusion de maîtrise sur le moment.
Ce que la recherche a montré, c’est que l’oubli n’est pas une fatalité. C’est une donnée mesurable, prévisible, et contournable avec les bons outils. Pour aller plus loin, tu peux explorer les méthodes d’apprentissage validées par les neurosciences de l’apprentissage.
Questions fréquentes sur la courbe de l’oubli
Qu’est-ce que la courbe de l’oubli ?
La courbe de l’oubli est un graphique qui montre la vitesse à laquelle on oublie une information après l’avoir apprise. Découverte par Hermann Ebbinghaus en 1885, elle montre que sans révision, on perd environ 56% d’une information en 1 heure et 66% en 24 heures. La chute est rapide au début puis ralentit progressivement.
Qui a découvert la courbe de l’oubli ?
Hermann Ebbinghaus, psychologue allemand, en 1885. Il a passé 5 ans à mémoriser des listes de syllabes sans sens et à mesurer sa propre rétention à différents intervalles. Son expérience a été répliquée avec succès par Murre et Dros en 2015.
La courbe de l’oubli est-elle la même pour tout le monde ?
Non. La forme générale est similaire (oubli rapide puis ralentissement), mais la vitesse varie selon la personne, le type de matériel, le niveau de traitement lors de l’apprentissage, le sommeil et l’émotion associée. Les syllabes sans sens d’Ebbinghaus constituent un cas extrême, défavorable à la rétention. Du contenu signifiant, appris en profondeur, s’oublie plus lentement.
Comment lutter contre la courbe de l’oubli ?
Quatre stratégies validées par la recherche : la répétition espacée (réviser à intervalles croissants), l’active recall (se tester au lieu de relire), dormir après avoir appris (consolidation nocturne), et donner du sens au matériel (traitement profond). Les quatre se combinent bien ensemble.
Quel pourcentage d’information oublie-t-on en 24 heures ?
Selon les données d’Ebbinghaus (1885), le savings (rétention mesurée par l’économie de réapprentissage) tombe à 34% après 24 heures pour du matériel sans signification. Pour du contenu signifiant et bien encodé, la rétention est meilleure, mais les chiffres varient trop selon les contextes pour qu’on puisse donner une moyenne universelle.
Références
- Ebbinghaus, H. (1885). Über das Gedächtnis. Leipzig: Duncker & Humblot. [Trad. : Memory: A Contribution to Experimental Psychology, 1913]
- Murre, J. M. J., & Dros, J. (2015). Replication and analysis of Ebbinghaus’ forgetting curve. PLOS ONE, 10(7), e0120644.
- Rubin, D. C., & Wenzel, A. E. (1996). One hundred years of forgetting. Psychological Review, 103(4), 734-760.
- Averell, L., & Heathcote, A. (2011). The form of the forgetting curve and the fate of memories. Journal of Mathematical Psychology, 55(1), 25-35.
- Wixted, J. T. (2004). The psychology and neuroscience of forgetting. Annual Review of Psychology, 55, 235-269.
- Underwood, B. J. (1957). Interference and forgetting. Psychological Review, 64(1), 49-60.
- Jenkins, J. G., & Dallenbach, K. M. (1924). Obliviscence during sleep and waking. American Journal of Psychology, 35, 605-612.
- Rasch, B., & Born, J. (2013). About sleep’s role in memory. Physiological Reviews, 93(2), 681-766.
- McGaugh, J. L. (2000). Memory — a century of consolidation. Science, 287(5451), 248-251.
- Craik, F. I. M., & Lockhart, R. S. (1972). Levels of processing. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 11(6), 671-684.
- Bahrick, H. P. (1984). Semantic memory content in permastore. Journal of Experimental Psychology: General, 113(1), 1-29.
- Pimsleur, P. (1967). A memory schedule. Modern Language Journal, 51(2), 73-75.
- Leitner, S. (1972). So lernt man lernen. Freiburg: Herder.
- Kang, S. H. K. (2016). Spaced repetition promotes efficient and effective learning. Policy Insights from the Behavioral and Brain Sciences, 3(1), 12-19.
